Lettre adressée à Madame ou Monsieur Untel, rédacteur en chef d’un journal prestigieux de la France

POUR L’AILE FRANCAISE
24 MAI 2013

Madame la Directrice ou Monsieur le Directeur,

Ça fait drôle et c’est même un peu déstabilisant d’être venu dans votre pays, en ce non-printemps, pour améliorer mes capacités de comprendre et d’écrire dans votre langue, et de trouver vous, les Français, en train de vous prêter à une toute autre tâche : améliorer vos capacités de donner les cours dans ma langue, l’anglais. Pourquoi donc étudierions-nous le français, moi et mes homologues ? Je ne poserais pas la question si je ne pensais pas qu’il y avait une bonne réponse.

Avant d’esquisser ma réponse, pourtant, je vais faire une petite pause pour noter, et non sans regret, qu’il semble que les journalistes et les étudiants français, et maints autres dans le pays, lisent aussi peu Marx (et Merleau-Ponty d’ailleurs) que mes concitoyens américains. Une des conséquences est que vous, les Français, êtes comme nous persuadés que les idées précèdent les actes. Vous imaginez, donc, qu’un débat peut modeler la politique. Mais dans le monde actuel — un monde assez marxiste, vous ne trouvez pas ? — on est moins sculpteur que sculpté ; les forces économiques sont plutôt comme un train qui roule à une vitesse toujours croissante. Nous, les êtres humains, sommes consommés non seulement par la fumée de la locomotive ou par notre folie des objets, de la consommation, mais aussi par la peur. La peur que le train s’arrête ou déraille, qu’il ne trouve plus les rails ou l’essence qu’il lui faut pour rouler. Au milieu de tout cela, bien sûr nous n’avons pas perdu nos yeux, nos capacités de réfléchir ou de regretter et d’exprimer nos constats, nos remords. Tandis que nous travaillons, que nous construisons de nouvelles lignes, que nous creusons plus profondément pour trouver du pétrole, que nous perfectionnions nos horaires et développons tout un réseau de boutiques et de sites web pour vendre de plus en plus de billets avec de plus en plus d’efficacité, . . . il arrive que nous levions la tête ou sentions les odeurs apportées par le vent, et c’est un divertissement agréable de parler du paysage et de nos propres sentiments.

C’est ainsi qu’il nous est arrivé ces derniers mois de parler de l’enseignement de l’anglais dans les universités françaises. Que dans les années qui viennent, l’anglais continuera de se répandre dans le monde, s’infiltrant comme de l’air conditionné dans les bureaux et les écoles, voilà qui est sûr. C’est exigé par les forces économiques actuelles, par la demande d’une espèce d’efficacité toujours croissante, d’un rendement des capitaux investis toujours plus élevé. Et que soit des langues, soit des enfants soient écrasées sous des rails, ou que tout part en fumée — tant pis. Nous pouvons nous parler de tout cela, et de nos regrets, nous pouvons en faire des commentaires ou de longues lettres répondant aux commentaires, nous pouvons surtout avoir de la compassion pour ceux qui vont perdre leur emplois (les décombre de la fameuse « destruction créatrice»), mais . . .. « Quand une guerre éclate, les gens disent: ‘Ca ne durera pas, c’est trop bête.’ Et sans doute une guerre [qu’elle soit militaire ou économique] est trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. » (Camus, La Peste)

Encore une parenthèse pour rappeler nos histoires, le siècle passé. On a dit qu’il était le siècle des Américains, de leur triomphe. Ce qui est sûr qu’il ne fut pas le grand siècle des Français. En dépit de l’admiration que je porte à votre culture, et des plaisirs que j’ai toujours trouvés à visiter votre pays, à découvrir votre gastronomie, à parler avec vous, je garde l’impression que vous vous êtes épuisés — physiquement, militairement, moralement — bien avant mon arrivée. J’ai l’impression que votre « last stand » (dernier acte de résistance) — comme celle du Général Custer chez nous — fut la Première Guerre Mondiale et peut-être plus précisément la défense si vaillante de Paris, organisée par cet ancien colonialiste, le général Gallieni. Issu d’une famille qui a fait sa fortune en spéculant sur l’immobilier à Chicago avant la guerre civile américaine, et qui a perdu le goût pour l’arnaque et le vol assez vite après, je connais bien et les avantages et les inconvénients de se trouver hors-jeu avec des ambitions qui vont à contre-sens de celles de l’époque. J’ai donc une sympathie profonde pour la France, ou pour cette partie du pays qui manque de l’enthousiasme demandé pour contribuer « sous et âme » au dynamisme économique.

Nous pouvons reprendre l’analogie de toute à l’heure : sommes-nous comme des enfants qui veulent monter à l’avant du train pour faire semblant de le diriger, tout en sachant, nous qui ne sommes plus des enfants, que même les grands ne font que faire semblant de diriger le train ? C’est un luxe de vaincu que de pouvoir dire avec Socrate qu’au moins nous ne sommes pas dupes, que nous apprécions nos limites, notre manque de pouvoir et même de sagesse. « L’intellectuel, donc, se rendant compte que sa motivation cachée n’était qu’illégitime, n’a plus d’autre remède que d’enregistrer cette découverte. » (Adorno, Minima Moralia)

Retournons à la question de départ : « Pourquoi donc étudierions-nous le français, moi et mes homologues ? » N’est-ce que pour vivre dans le passé ou nous entourer des draps soyeux du regret ou d’un passé riche et glorieux ? De toutes les possibilités offertes à l’homo capitaliste, je ne vois pas celle-ci comme la pire. Encore une fois, je puise dans ma biographie pour illustrer mon propos. On peut dire que je suis un dinosaure nanti, né dans une famille aisée qui a toujours eu les moyens d’offrir la formation sophistiqué à ses enfants. J’ai eu le privilège de pouvoir lire le Discours sur l’origine de l’inégalité et d’étudier Das Kapital pendant que tant d’autres devaient s’aveugler devant des ordinateurs, étudiant la langue des logiciels. Ils sont plus riches que moi maintenant. Ils ont des voitures, des maisons de campagne, des filles ou des garçons prêts à les caresser ou à subir leurs caresses quand et comment ils veulent pendant les cinq minutes qui leur restent entre meeting x et tâche y, et pendant qu’ils tapent fiévreusement avec leurs pouces pour essayer de préserver ou agrandir la toile de contacts à laquelle ils se trouvent collés.

Tandis que moi, ça fait maintenant deux heures que je suis assis dans un café dans le sixième, buvant des crèmes, mangeant un petite salé aux lentilles, et suivant mes idées (un peu floues, il faut le dire) sur l’enseignement de l’anglais, la France, le capitalisme, ma propre biographie. Ils vont enseigner de plus en plus d’anglais dans les grandes universités du monde, voilà au moins qui est sûr, du moins pour encore un petit moment. Mon fils n’a que 12 ans mais il a déjà appris le français, et le russe d’ailleurs (sans ignorer l’anglais, en bon New Yorkais qu’il est). Pendant mon absence, pendant que je suis mes études ici en France, peut-être aura-t-il relu Le Comte de Monte-Cristo. Que vous semble de ces deux menus ?

La question vient de Colette, de ses Prisons et paradis.

« Une tranche de pain bis, longue d’un pied, coupée à même la miche de douze livres, . . . noyée dans le lait frais ; un gros cornichon blanc macéré trois jours dans le vinaigre et un décimètre cube de lard rosé, sans maigre : enfin un pichet de cidre dur, tiré à la cannelle du tonneau . . . Que vous semble ce menu ? C’est celui d’un de mes goûters d’enfant. En voulez-vous un autre ? »

Enseignez l’anglais dans vos universités, puisque vous n’avez pas le choix. Mais n’oubliez pas de laisser dans le jardin un décimètre cube de lard rosé et un pichet de cidre dur, pour ceux d’entre nous qui gardent cet appétit.

En vous priant d’agréer, Madame ou Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

— Wm. Eaton

 

Credit

Image is a colored pencil drawing of General Custer by the late Michael Gnatek, R. Michelson Galleries, Northampton, Massachusetts.



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